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Mag à zine international.

Le Maquis de l’âme

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 Nouvelle en prose

 

 

Mon cœur est une Gueule cassée de l’amour, il l’a connu sous toutes ses formes, sous différents jours. Des contés fleurettes de la jeunesse, aux tranchées de l’adultère exposées aux flammes vengeresses. Il a – comme le dit si bien Francis Cabrel – connu toutes les guerres, et est désormais un ancien combattant tombé dans l’oubli des erres.

 

Sur le chemin laborieux du « troisième âge » – selon l’expression lénitive de la novlangue pour édulcorer l’appellation de « vieille ruine », « vieille peau » ou « vieux crouton » –, j’ai parcouru avec vaillance, les sentes de la pitié, de la mansuétude ou de l’abandon.

Jusqu’au jour où, en baissant la tête, j’ai pris le maquis…, le maquis de l’âme.

Là où le silence de l’oubli m’étourdit à satiété, me laissant chaque nuit, tout le loisir de ressasser une vie d’une conventionnelle banalité.

 

Souvent, je revois une de ces combattantes, une de celles qui m’avaient emmené au septième ciel, par delà les étoiles, là ou en tendant simplement les bras, on pouvait effleurer le firmament du doigt. Alors une question revient comme un godet de noria : « Qu’est-elle devenue à présent ?... Est-elle encore ici-bas ? » Et puis, le sommeil vient m’assommer pour me libérer des chaines de la vie quotidienne ; pour me laisser m’envoler là où Hypnos voudra bien m’emmener, dans les bras de Morphée ?… Au côté d’Oneiros ?... Où il voudra bien, mais en espérant secrètement, ne pas croiser quelque éphialte. Et lorsque le petit matin blafard me sortira d’un songe ou d’un cauchemar, je me lèverai, non pour prendre ma place dans le trafic (toujours du même auteur cité ci-dessus), mais pour reprendre ma place dans le maquis de l’âme.

 

De nos jours, l’ermitage est moins vide et moins pesant que dans les siècles où on l’appelait encore « Hermitage ». Des scientifiques et mathématiciens, se sont chargés de remplir quelque peu ce vide maquisien, avec l’élaboration de l’ordinateur et surtout Internet, on sort, presque malgré soi, du vide et du désarroi. Je ne vais pas citer ici tous les gens qui ont contribué à la création de ces technologies qui partent de Charles Babbage et sa machine à calculer, jusqu’à Mark Zuckerberg et ses dernières nouveautés ; on risquerait d’y passer la nuit. Toujours est-il que cet isolement – presque volontaire, car on pourrait le rompre relativement facilement en agrégeant un cercle de « troisième âge » – ne pourrait plus être le même que ceux des ermites du passé ; tant pis ou tant mieux ?... Cet isolement est volontaire, il est fait pour des gens qui, comme moi, n’ont aucun penchant pour le conformisme ; je suis de ceux qui ne supportent pas la grégarisation dans un quelconque groupe, plutôt mourir ou alors peut-être une solution : prendre le maquis ; alors j’ai pris le maquis…, le maquis de l’âme.

  

J’ai tout plein d’amis, que je ne connais que peu ou prou, mais bien souvent virtuellement, et ils se trouvent aux quatre coins du monde. Cela me permet de prendre connaissance d’évènements passés, ici ou là, bien avant l’AFP, parfois. Mais ce sont des « amis » sur qui je ne pourrai jamais compter en cas de pépin, c’est quasi certain ; avec qui je ne prendrai jamais le café du matin,  ni aujourd’hui, ni demain. Mais ils sont là, gouailleurs, comme moi devant mon moniteur, et ils m’arrachent un rire, un émoi, une larme d’émotion, parfois, par leurs posts et publications.

 

Cette vie, jamais ô grand jamais ! je ne l’aurais imaginée, du haut de mes vingt ans, je pensais que la vieillesse c’était pour les vieux, cela ne me venait jamais à l’esprit que j’allais finir comme eux. Aujourd’hui, je suis tout surpris d’être là, au beau milieu de gens qui ne me regardent pas, qui ne me parlent plus, se fichent pas mal de savoir comment je vis, qui je suis. Alors, devant cette indifférence généralisée,  j’ai pris le maquis…, le maquis de l’âme.

 

Souvent, je revois encore cette petite fille aux yeux de mer, aux cheveux soleil et aux allures de reine, âgée, tout comme moi, d’une dizaine d’années à peine. Elle me souriait lorsque je passais devant chez elle, et presque toujours, mettait sur le plateau du tourne disque cette chanson de Petula Clark : Chariot, une très belle chanson qui commence par ces mots : « Si tu veux de moi, pour t’accompagner au bout des jours… » Qu’est-elle devenue cette petite gredine ? qui répondait au doux prénom de Francine. Malheureusement un jour, je l’ai perdue de vue et ne l’ai plus jamais revue. Mais son image me hante encore parfois la nuit lorsque je plonge dans ce grand vide affectif, un vide vertigineux dans lequel je suis tombé lorsque j’ai pris le maquis…, le maquis de l’âme.

 

Un jour, une femme me donna une continuité de l’être, un petit bout de chou que j’ai vu sortir de son être. Cette petite reine, qui un jour s’était tout de blanc envoilée, pour me faire devenir homme à responsabilité, paracheva son œuvre, tout naturellement, en me donnant ce bel enfant. Elle avait mis au jour, à la maternité, un petit bout tout rose violacé, les yeux bouffis, refusant de s’ouvrir pour voir où ils avaient atterri. Et puis, quelques jours plus tard, j’ai enfin vu son sourire merveilleux, à ce moment précis, j’ai tutoyé l’Everest du bonheur, l’ivresse de la félicité ; j’étais heureux. Les années ont passé, le petit bout de chou a grandi sans même que je m’en aperçoive, pour faire un beau matin, d’un homme, jeune encore, un papy hébété de n’avoir vu passer les hivers et les étés. Sans jamais se douter de quoi que ce soit, ce, et quelques années plus tard, ces, petits bouts m’ont poussé un peu plus vers la sortie. Alors, un jour, j’ai pris le maquis…, le maquis de l’âme

 

J’en ai connu : des printemps en pâquerettes, des étés en amourettes, des automnes en goguettes et des hivers en chaussettes. Des passades d’un soir, comme celle rencontrée par hasard, dans le brouillard de l’alcool, tout au bout d’un comptoir. Une qui le lendemain en cuisine, ne se souvenait même plus de mon patronyme. Elle n’osait m’interpeller de peur de passer pour une hirondelle, sorte d’oiseau sans cervelle, qui, en même temps, n’a jamais été conçu pour faire un printemps. Elle se contentait de sourire et de dire que la soirée fut de belle cuvée et qu’elle ne demanderait qu’à être renouvelée. Mais mes messages sans rappel, et sonneries sur répondeur, revenaient comme un boomerang, me rappeler que je pouvais faire une croix sur cette âme sœur ; alors, une fois de plus, j’ai pris le maquis…, le maquis de l’âme.

 

Certaines m’ont laissé quelque trace dans ce cœur ravagé, par des guerres de jalousie, d’envie…, de vanité. Parfois un dessous, parfois un bijou, parfois un joujou, mais rarement un caillou. Parfois un poème écrit au moment où cet amour était à son zénith. Parfois le souvenir, d’une phrase ou d’un rire. Ces poèmes en acrostiche, Je leur avais donné un nom : Popré, mot valise formé de poème de prénom. J’en ai fait quelques uns, car souvent mon cœur débordait au point, de vouloir déclarer ma flamme sur papier. Et si je devais en choisir un, pour que vous le lisiez, je prendrais c’est certain, celui d’une Sophie bien aimée.

                                            

                                   Sophie

 

Soleil dans mon ciel bleu, qui brille chaque jour,

Oriflamme au sommet de ma modeste vie,

Par delà les années, va croissant notre amour.

Horizon attirant mon regard éblouit,

Invitant à l’amour, dans ma vie, sans détour,

Encourageant mon cœur, à la passion Sophie.

 

On a coutume de dire, qu’il ne faut rien regretter, mais comment ne pas maudire, cette jeunesse passée. On l’eût voulue éternelle, en dentelle, en flanelle. Toile de jute elle est devenue ; sorte de Guenille abandonnée au coin d’une rue. Bien souvent le matin, la glace de ma salle de bain, me balance à la figure, l’image d’une décrépitude de la nature. Les visites chez le médecin, auparavant accessoires, sont devenues plus fréquentes et de plus en plus obligatoires. Mais je me sens encore privilégié, ne serait-ce qu’en voyant arriver, un déambulateur piloté. Ce jour maudit, je ne sais pas, s’il arrivera avant ou après une quelconque infirmité ; après tout, bien des gens sont partis bien avant que ne vienne la nuit.

Mais ce jour-là viendra, c’est écrit, et des milliards de gens avant moi, l’ont connu et subi. Ce jour-là, je prendrai, sans bagages ni ambages, ce chemin qui mène au ciel, cette voie qui mène à l’Éternel. Mes proches pleureront sûrement, car on pleure toujours dans ces moments. Mais je leur demanderais explicitement, de ne point être triste de mon absence, car je ne serais pas parti vers le néant, j’aurais juste pris le maquis…, le maquis de l’âme.

 

Jean-Pierre de Langlard

  



29/04/2017
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