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Mag à zine international.

L'Ombre de Thomas Sankara

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Voilà donc le Burkina Faso (littéralement, « Pays des hommes intègres »), à nouveau en eau trouble. On a remis le couvert, car le repas de la démocratie est particulièrement indigeste pour les présidents profiteurs, et de facto, un chouïa dictateurs. Apparemment, les partisans de Blaise Compaoré n’ont pas vraiment digéré le renversement de leur leader : celui qui mettait du caviar dans leurs assiettes et du champagne dans leurs verres ; tandis que le tiers de la population du pays vit en dessous du seuil de pauvreté ; que les infrastructures sont encore dignes de celui d’un pays du tiers monde des années soixante dix ; et que l'analphabétisme est encore majoritaire dans le pays (plus fréquent parmi les femmes). D’ailleurs, le « National Media Group » a donné à Blaise Compaoré la même note qu’aux présidents Ali Bongo (Gabon) et Goodluck Jonathan (Nigéria) à savoir un « F », qui est la plus mauvaise note du classement des pays les mieux dirigés (année 2012).

 

Le nouvel homme fort du Burkina, celui responsable du coup d’État de mercredi dernier est le général Gilbert Diendéré. L’homme n’est pas vraiment un inconnu sur la scène internationale. Il était déjà « dans le coup » pour l’assassinat du « Che Guevara » africain, en l’occurrence, le capitaine Thomas Sankara, chantre de la démocratie (la vraie), et des droits de l’Homme. Résumons les faits : le 15 octobre 1987 sur le coup des 16 heures, le président Thomas Sankara est assassiné, avec douze ses collaborateurs, en plein Conseil, il y aura un seul rescapé ; laissé pour mort, il sera soigné et remis sur pied par la suite. C’est le seul témoin oculaire du massacre (en dehors des exécutants, cela va de soi). Son nom est Alouna Traoré. On peut bien admettre que le traumatisme causé par cet évènement (on le serait à moins), ait pu causer quelques dégâts psychologiques chez l’intéressé, mais son entourage reste des plus circonspects quant à l’allégeance qu’il prête au président Blaise Compaoré, commanditaire présumé du coup d’État et des assassinats. Beaucoup pensent à un compromis, « tu te tais, et on te laisse la vie sauve » ou quelque chose de semblable. Ainsi, durant 27 ans, l’affaire du coup d’État et des assassinats resterons bien enfermés dans un tiroir cadenassé par l’omnipotence et l’oppression du président en place, jusqu’à ce mois d’octobre 2014 où un soulèvement populaire le force à présenter sa démission. Du coup, une enquête qui n’avait jamais pu s’ouvrir revient à la surface. Les avocats des parties civiles étaient convoqués chez le juge jeudi 17 septembre 2015 dans la matinée pour « prendre connaissance des conclusions des rapports de l’expertise balistique et de l’autopsie » pratiquée sur les restes supposés du dirigeant défunt et de douze de ses compagnons d’armes. Le charismatique président burkinabé avait été enterré à la sauvette le 15 octobre 1987, au soir du coup d’État qui avait porté Blaise Compaoré au pouvoir. Il aurait été inhumé au cimetière de Dagnoën, mais sa famille et ses nombreux partisans doutent que le corps s’y trouve réellement. Des restes supposés de l’ancien président constitués de « quelques ossements, de tissus au fond rouge avec des traits noirs », selon l’avocat de la famille, avaient été exhumés en mai. La mort de Thomas Sankara était un sujet entièrement tabou pendant l’ère Compaoré. Ancien frère d’arme de Sankara, le « beau Blaise » est soupçonné d’avoir commandité son assassinat. En vingt-quatre heures, le faux nez du mouvement de protestation « corporatiste » des soldats d’élite du Régiment de sécurité présidentiel (RSP) est tombé. Un putsch en bonne et due forme a bien eu lieu au Burkina Faso. L’unité de soldats fidèles à l’ancien président Blaise Compaoré, dont la dissolution venait d’être décidée par une commission proche du pouvoir de transition mis en place après le renversement de l’ex-chef de l’État en octobre 2014, s’est effacée au profit d’un Conseil national pour la démocratie (CND).

 

Le pays, qui se préparait à des élections le 11 octobre, a découvert l’existence de cet organe par une annonce à la télévision faite par un militaire inconnu. Puis, le véritable visage, plus familier, du pouvoir militaire a été révélé : il s’agit du général Gilbert Diendéré, ancien chef d’état-major particulier de Blaise Compaoré. Cet officier d’élite connaît tous les secrets de la scène politique du Burkina Faso des trente dernières années, de Sankara à Compaoré. Un général qui s’est rendu indispensable. On pourrait parler de coïncidence, mais il est difficile de ne pas faire un lien entre la convocation des parties civiles dans l’affaire de l’assassinat de Thomas Sankara – du coup, reportée sine die – et ce coup d’État perpétré la veille. Longtemps, longtemps encore, l’ombre du « Che Guevara africain » et celui de la Françafrique planeront sur le « Pays des hommes intègres ».  

 

 



19/09/2015
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